Bombardement allemand de Séderon, le 10 août 1944

Légende :

L’abattoir détruit par la première bombe tombée sur le village.

Genre : Image

Type : Ruines

Source : © AERD Droits réservés

Détails techniques :

Photographie argentique en noir et blanc.

Date document : Août 1944

Lieu : France - Auvergne-Rhône-Alpes (Rhône-Alpes) - Drôme

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Analyse média

La photographie montre l’abattoir détruit par la première bombe tombée sur le village de Séderon, le 10 août 1944.


Auteurs : Robert Serre

Contexte historique

Pourquoi ce village d’environ 500 habitants, enfoncé dans les montagnes et éloigné de tout, a-t-il subi un violent bombardement allemand le 10 août 1944 ? Le 22 février précédent, 35 maquisards ont été massacrés à Eygalayes et Izon-la-Bruisse et le gendarme Gamonet a été abattu. La menace, exprimée ce jour-là à Séderon par un agent de la Gestapo si l’aide à la Résistance se poursuivait, a été faite dans bien des lieux sans être forcément suivie d’effet. Mais depuis le 6 juin, toute la région est contrôlée par les FFI (Forces françaises de l'intérieur) : ils agissent à visage découvert, la population les aide, les nourrit, ils tiennent les routes et les cols, les deux principaux accès ayant été minés, leur PC est installé à l’école du village. Le 14 juillet, un détachement FFI était présent à la cérémonie patriotique au monument aux morts. En juillet, un groupe de résistants a tendu une embuscade en limite du Vaucluse à un convoi allemand qui a subi de lourdes pertes.

Mais les Allemands, qui règnent encore dans les villes et la vallée du Rhône, n’osent pas s’aventurer par voie terrestre dans l’est montagneux du département. Ce n’est donc que par les airs que l’occupant pourra éliminer les « terroristes ».

Au début de cette chaude après-midi du 10 août, trois avions de la Luftwaffe venant de la base d’Orange-Caritat surgissent l'un derrière l'autre et passent au ras du toit des maisons, sous les yeux stupéfaits des Séderonnais. Bien alignés dans l'axe de la rivière Méouge et de la route qui traverse Séderon, ils font trois passages à très basse altitude, dans un effroyable vrombissement, pour repérer les lieux, affoler la population et la rendre plus vulnérable. Le but est atteint : la panique fait sortir les gens de leur maison et courir en tous sens. Un gendarme de la brigade, soufflant à perdre haleine dans son sifflet, remonte la Grande Rue, invitant ceux qui sont sortis à se mettre à l'abri à l'intérieur des habitations, mais certains ne l’écoutent pas, redoutant d’être ensevelis dans les décombres de leurs maisons. Beaucoup gagnent les premiers contreforts du Crapon. D'autres descendent dans leur cave.

Les trois avions sont des chasseurs-bombardiers. Il n'est pas tout à fait 15 h lorsque le premier plonge en piqué sur le village, lâchant un feu nourri de mitrailleuse, et larguant ses deux bombes. La première tombe près de la rivière Méouge et détruit l'abattoir, formant un énorme cratère. La deuxième bombe explose devant la passerelle métallique sur laquelle se sont engagées Marie Ollivier et Victorine Blanc. Elles sont toutes deux déchiquetées et projetées en l'air par l'explosion, parmi les débris de ferraille, la terre et les gravats. Marthe Bonnefoy, criblée d'éclats, et Germain Lambert sont blessés et seront évacués sur l'hôpital de Laragne. Un peu plus bas, Suzanne Ollivier est tuée sur le coup par un éclat en pleine poitrine.
Pendant que le premier avion disparaît derrière la Tour, un épais nuage de fumée noire recouvre le village. Le pilote du deuxième avion, gêné par le nuage noir qui l'oblige à conserver de l’altitude, n'a plus de repères au sol et sait qu’il lui faut éviter face à lui la hauteur surmontée de la Tour dans le prolongement du village: le largage est mal réalisé et les deux bombes vont se ficher au flanc de la Tour, derrière le clocher de l'église, sans exploser.
Le troisième avion ne transporte pas de grosses bombes, mais des conteneurs emplis de redoutables Shrapnells, ces petites bombes à ailettes qui s'éparpillent largement après le largage et explosent en milliers de petits éclats meurtriers. Rosa Maurin, Madeleine Déthès et Paul Jullien sont blessés par des éclats de shrapnells. L'état de la grand-mère Maurin inspire les plus vives inquiétudes. Le 13 août, après 3 jours de souffrances, Rosa Maurin succombera à son tour. Jules Guérin, un des doyens du village, et Léon Lévin, un jeune juif, originaire de Marseille réfugié à Séderon, qui étaient à la pêche sur la rive gauche de la rivière, seront retrouvés tués par des balles de mitrailleuses.
L’attaque proprement dite a duré moins de 10 minutes.
À la sortie Nord du village, un groupe de 3 ou 4 résistants regagnait son poste de surveillance au moment de l’attaque. Bien que protégés par de grands arbres, Jean-François Charrol, Roger Latil et Maurice Pons sont grièvement blessés par des shrapnells, semble-t-il. Ils sont emmenés dans un état grave au cabinet du médecin, puis transportés à l'hôpital de Buis-les-Baronnies. Le jeune maquisard Roger Latil ne survit pas à ses blessures, il meurt durant la nuit suivante. Les médecins ne cachent pas à Louise Charrol leur pronostic très alarmiste au sujet de son fils, tombé dans le coma pendant son transport. Une issue fatale semble inéluctable. Et pourtant, Jean-François Charrol survivra. Dans ce petit village qui vient de basculer dans l'horreur, les autorités civiles et les gendarmes organisent les secours. On s'occupe activement des blessés et tout ce que le village compte de personnel médical, paramédical et de bonnes volontés est sur la brèche.
Dans l'église, transformée en chapelle ardente, les corps sont alignés. La cérémonie de leurs funérailles, à l'église et au cimetière, est simple et rapide, les participants redoutant une nouvelle incursion aérienne.
L'abattoir est détruit, la passerelle arrachée, les toitures ont souffert des retombées de terre et gravats, ainsi que du mitraillage et de la grêle de shrapnells, un enchevêtrement de fils électriques et téléphoniques jonche la Grande Rue. Des artificiers désamorcent et enlèvent les deux bombes, en équilibre instable derrière le clocher.
Dans les campagnes de Séderon comme dans les villages voisins une magnifique solidarité s'est manifestée spontanément envers ceux qui sont dans la détresse. Le village est vide, les gens sont accueillis dans les fermes et hameaux. Plusieurs semaines seront nécessaires pour réparer les dégâts et permettre un retour à la vie normale. Très vite, les boulangers rallument leurs fours, pendant que les Ponts et Chaussées dégagent la voie publique, et que les agents de l'électricité et du téléphone rétablissent les lignes.
On dénombre donc 7 morts, parmi lesquels 6 victimes civiles. Une plaque de marbre portant leur nom est apposée au monument aux Morts.


Auteurs : Robert Serre
Sources : Guy Bernard, « 21-22 février 1944 – 10-15 août 1944 : Période de tous les dangers... », Lou trepoun, bulletin de l’association l'Essaillon n° 13 de 1992.