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Appel aux soldats arméniens de l'armée allemande, février 1944.

Légende :

Tract de la section arménienne de la MOI aux soldats arméniens de l'Ostlegion, février 1944.

Genre : Image

Type : Tract

Producteur : MUREL PACA

Source : © archives du comité de Marseille de l'ANACR Droits réservés

Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Marseille

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Analyse média

Après la guerre, d'anciens résistants marseillais, souvent communistes, fondent une antenne locale de l'Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR). Elle conserve dans ses archives de nombreux documents provenant des organisations liées au parti communiste français comme ce tract provenant de la section arménienne de la MOI (voir contexte historique).

En février 1944, la défaite de l'Allemagne semble inéluctable. La section arménienne de la MOI adresse un appel aux soldats et officiers arméniens soviétiques qui ont rejoint les rangs de l'Ostlegion créée par l'Allemagne et qui  se trouvent en France (voir contexte historique)

L'argumentation est simple :

            -l'Allemagne a perdu la guerre. Les Alliés comme l'Armée rouge marchent vers la victoire. Les soldats soviétiques d'origine arménienne qui ont accepté de combattre aux côtés de l'armée allemande  après avoir été faits prisonniers pour échapper aux conditions très dures de détention peuvent encore changer de camp avant que la défaite allemande ne fasse d'eux définitivement des traîtres:«Par ce tract, nous vous appelons à réexaminer votre position et à vous replacer du bon côté, tant qu'il en est encore temps.»

            -le tract énumère les alliés de l'Allemagne qui ont changé ou sont en train de changer de camp. Il ne s'agit pas d'informer sur la situation réelle mais  de frapper le lecteur par une accumulation de revirements.

            -Dans tous les pays occupés, la résistance se renforce. Lorsqu’un second front s'ouvrira à l'ouest, des insurrections vont éclater.  Refuser de participer à la répression des résistants et se situer résolument de leur côté est le seul moyen est le seul moyen de racheter  «l'erreur que vous avez commise- l'infamie nationale que vous avez perpétrée en passant dans les rangs de l'ennemi.».

            -Il s'agit de faire déserter un maximum de soldats arméniens perdus dans les rangs allemands  dont seule une petite  minorité est jugée politiquement irrécupérable et doit être éliminée: «Purgez les traîtres».

Le tract fait appel au pragmatisme des destinataires et dans une moindre mesure à leur patriotisme «votre fidélité à la Mère-Patrie». Il ne s'agit pas ici de l'Arménie (ce serait faire preuve d'un nationalisme répréhensible) mais de l'URSS. Les membres de la section arménienne du Parti communiste français sont convaincus que  seule l'URSS garantit aux peuples opprimés le droit à une existence nationale. Il faut donc défendre l'URSS pour que vive l'Arménie.

 


Sylvie Orsoni

 

Contexte historique

Le Parti communiste français (PCF) crée au début des années 1920 une organisation chargée d'intégrer les immigrés aux luttes de travailleurs français et de les rallier au communisme: la MOE (Main d’œuvre étrangère) qui devient la MOI (Main d’œuvre immigrée)

En 1924 sont organisés des groupes de langues pour les contingents  immigrés les plus nombreux. Les groupes de langue sont dotés d'un journal mais leurs membres doivent adhérer à une cellule d'entreprise ou de quartier car le PCF entend conserver le contrôle de tous les communistes présents en France. La section arménienne du PCF qui signe le tract est donc la section arménienne de la MOI.

En juin 1941, l'attaque de l'URSS par l'Allemagne se traduit par une avancée très rapide et des millions de soldats soviétiques se retrouvent prisonniers dans des conditions inhumaines. Il leur est offert de servir comme auxiliaires volontaires sous uniforme allemand dans les unités nationales de l'Ostlegion. Ils renforcent ainsi les effectifs de la Werhmacht. Le gouvernement nazi espère aussi provoquer dans les républiques non russes de l'URSS un soulèvement nationaliste et déstabiliser le régime soviétique. Les Allemands jouent sur les divisions  politiques internes à la communauté arménienne datant de la révolution de 1917. Le parti dachnak n'a pas accepté que les bolcheviks prennent le contrôle de l'Arménie. Certains d'entre eux, les «véritables traîtres» du tract, acceptent de recruter dans les camps de prisonniers afin de former l'Armenische Legion, intégrée à l'Ostlegion et forte de neuf bataillons. Engagés contre l'URSS sur le front de l'Est, soixante douze bataillons sont transférés à l'Ouest et deux bataillons arméniens arrivent en France à l'automne 1943. Ils sont affectés à la défense du littoral provençal. C'est à eux que s'adresse le tract.

En effet certains groupes de langue de la MOI sont chargés d'une mission spécifique:prendre contact avec des soldats ennemis, pour les gagner à la résistance. C'est le travail allemand, le travail italien et ici le travail arménien ou travail allogène. Les résistants arméniens chargés de cette mission particulièrement dangereuse sont sous la direction de Boris Matline. Parallèlement au développent du Front national de libération de la France, le PCF crée un Front national arménien (FNA) dirigé par David Davidian.  Le responsable départemental des groupes arméniens des Bouches-du-Rhône est Vahan Avakian, Jean Claude.La section arménienne est très active à Marseille et Gardanne. Elle participe au soutien logistique des FTP-MOI (collectes d'argent de tickets de rationnements, mise à disposition de planques). Comme les autres sections de la MOI, elle verse une partie de ses effectifs dans les groupes de combat FTP-MOI. A partir de novembre 1943 et la venue de Diran Vosgueritchian, responsable du TA arménien, la section arménienne  organise la désertion de certains soldats de l' Armenische Legion ou de prisonniers arméniens travaillant pour l'organisation Todt.

Les groupes de combats arméniens participent à la libération de Marseille en combattant dans les différents quartiers de la ville. Julia Pirotte photographe résistante de la MOI immortalise son camarade Sarkis Bedoukian lors des combats de la préfecture peu avant qu'il ne soit tué.

 

Traduction :

 

Appel aux soldats et officiers arméniens

 

En nous adressant à vous, nous lançons un appel aux anciens soldats de la glorieuse armée rouge qui, aujourd'hui, portez l'uniforme de l'armée meurtrière vouée à la destruction de la patrie soviétique.

Nous n'ignorons pas que certains d'entre vous ont cédé aux barbaries des sauvages hitlériens. Cependant l'idée du calcul et du compromis n'a pas été étrangère à quelques-uns d'entre vous. Quant à une autre petite minorité -de véritables traîtres- elle s'est empressée de croire à la défaite de l'Union soviétique et, liant son destin à celui de l'ennemi, a accepté de le servir.

Après avoir déchaîné ses attaques sanguinaires contre la patrie soviétique, l'ennemi s'est hâté d'annoncer sa victoire et l'écrasement des armées soviétiques. Mais après le recul de la première période, l'Armée rouge mit rapidement fin à leurs fanfaronnades, si bien que le monstre de Berchtesgaden dut recourir à la défensive, invoquant «l'inconnu de l'Est» et le prétendu «jeu des Soviets».Depuis la défaite de Stalingrad -qui marque le déclin de l'armée hitlérienne- la croissance continue des capacités militaires de l'Union soviétique, face à l'affaiblissement progressif des forces armées allemandes, a rendu manifeste la victoire de l'Union soviétique et de ses Alliés.

Les coups terribles portés à l'ennemi par les Alliés -les bombardements dévastateurs des centres industriels- loin d'atténuer les victoires remportées par la glorieuse Armée rouge, constituent un autre signe important de la victoire.

Dans tous les pays occupés, l'opposition nationale organisée et l'activité infatigable des francs-tireurs et partisans français se font lourdement sentir sur l'économie de guerre et le système de défense de l'ennemi.

Le tableau politique n'est pas moins sombre pour l'Allemagne hitlérienne. Après la résistance éclatante de l'Italie, qui a profondément désorienté l'Axe, la récente proposition d'armistice de la Finlande vassale confirme avec encore plus de force la désagrégation du bloc fasciste. Dans les pays opprimés, où se renforcer la volonté d'insurrections nationales, le front des patriotes se fortifie davantage. Les Bulgares envoyés contre les Slovènes se joignent à eux. Les armées italiennes qui passent du côté des Yougoslaves combattent à leurs côtés. L'ennemi échouent et les patriotes s'emparent des villes. En France, depuis longtemps déjà, le Front national est une réalité vivante et, malgré les persécutions, l'ennemi ne s'y sent pas en sécurité.

Le mouvement de ceux qui refusent de partir travailler en Allemagne et celui des héroïques francs-tireurs et partisans français s'étendent à travers tout le pays. La forêt abrite une opposition indomptable, et les démonstrations tapageuses de la milice contre elle ne feront que la renforcer.

Ainsi, traquée partout, haïe par tous les peuples, l'Allemagne hitlérienne et son régime barbare sont voués à une chute inéluctable.

Soldats, officiers

Nous sommes convaincus que vous comprenez la portée de ces paroles, et cela est perceptible même dans les conditions difficiles où vous vous trouvez. Par ce tract, nous vous appelons à réexaminer votre position et à vous replacez du bon côté, tant qu'il n'est pas trop tard. Ce repositionnement doit s'inspirer de la victoire inévitable de l'Union soviétique, ainsi que de votre fidélité envers la Mère Patrie, dont la lutte s'identifie à celle de tous les pays opprimés.

Dans peu de temps, avec l'ouverture du second front, l'ennemi sera contraint de faire face à l'assaut final. Parallèlement au débarquement des Alliés, des grèves générales seront proclamées et, dans toute la France, flottera le drapeau de l'insurrection nationale pour chasser l'ennemi.

De la même manière, les Allemands feront appel à vous pour réprimer le mouvement insurrectionnel et faire échouer les grèves. Des situations semblables peuvent également survenir dans les autres pays occupés.

VOTRE DEVOIR EST DE TOUJOURS VOUS TENIR AUX COTES DES INSURGES,LES ARMES A LA MAIN,ET DE LES UTILISER CONTRE L'ENNEMI.

Ainsi vous est donnée l'occasion de montrer votre fidélité à la patrie soviétique. Il ne dépend que de vous de vous organiser et de vous montrer dignes de la tâche qui vous attend. Ce moyen servira à corriger et à effacer l'erreur que vous avez commise- l'infamie nationale que vous avez perpétrée en passant dans les rangs de l'ennemi.

A bas l'Allemagne hitlérienne !

Vive la glorieuse Armée rouge !

Vive la libération de tous les pays opprimés !

Purgez les traîtres !

Constituez des comités de patriotes !

Avec vos armes, rejoignez les partisans et les francs-tireurs !

Section arménienne du Parti communiste français, février 1944.

(Traduction Association nationale des anciens combattants et résistants français d'origine arménienne)

 


                                                                                                              Auteure : Sylvie Orsoni

 

Sources : 

Atamian Astrig, Ceux de Manouchian. Une histoire des communistes arméniens en France, 1920-1990. Presses universitaires de Rennes, 2025.

Courtois Stéphane, Peschanski Denis, Rayski Adam, Le sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la résistance, Paris,Librairie Arthème Fayard,1989.

Georges-Picot Grégoire, L'innocence et la ruse. Des étrangers dans la Résistance en Provence, Paris, éditions Tirésias, 2011.

Manessis Dimitri, Vigreux jean, Avec tous tes frères étrangers. De la MOE aux FTP-MOI. Montreuil, éditions Libertalia, 2024.

Mencherini Robert, Résistance et Occupation (1940-1944), Midi Rouge, ombres et lumières, tome 3, Paris, Syllepse, 2011.