Bravo Peuple de France, Front national d'Aix-en-Provence, 14 juillet 1942
Légende :
Tract distribué à Aix-en-Provence par le comité local du Front national au lendemain du 14 juillet 1942.
Genre : Image
Type : Tract
Producteur : MUREL PACA
Source : © Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 99 W 119 Droits réservés
Lieu : France - Provence-Alpes-Côte-d'Azur - Bouches-du-Rhône - Aix-en-Provence
Analyse média
A l'occasion du 14 juillet, le comité local du Front national d'Aix-en-Provence, comme tous les mouvements de Résistance, produit de nombreux tracts incitant les Aixois à manifester. Dans les jours qui suivent le rassemblement sur le cours Mirabeau, un nouveau tract présente le bilan de la manifestation et incite à poursuivre la mobilisation.
Les auteurs ont visiblement reçu les éléments politiques à diffuser : l'utilisation de l'anaphore « Non »-contraste avec l'orthographe incertaine et la mise en page qui montre une maîtrise limitée de la dactylographie.
Comme il est d'usage, le bilan est positif : le Front national qui appelait à deux rassemblements les 13 et 14 juillet (voir notice Laval se démasque) a été suivi. Une introduction insiste sur la qualité des manifestants sans en évoquer le nombre, évitant ainsi une trop grande distorsion avec la réalité.
L'essentiel du document reprend les thèmes déjà abordés dans les tracts précédents :
- Le gouvernement de Vichy participe aux côtés des autorités d'occupation à la répression. En zone occupée les Allemands fusillent otages et résistants. Le nombre de victimes, « des milliers » doit susciter l'indignation sans qu'il soit besoin de l'étayer. Aux côtés de trois responsables communistes de premier plan, Gabriel Péri, Lucien Sampaix, fusillés tous deux le 15 décembre 1941 et Pierre Sémard (orthographié Sémart) exécuté le 7 mars 1942, figure Honoré d'Estienne d'Orves, membre d'une vielle famille de la noblesse provençale, membre d'un réseau de renseignements et fusillé le 29 août 1941. L'unité des patriotes au-delà de leurs origines sociales, de leurs convictions politiques et spirituelles est ainsi démontrée.
- En zone sud, le gouvernement de Vichy emprisonne et interne les opposants (voir contexte historique). Le maréchal Pétain rejoint les figures honnies de Hitler et Laval et le gouvernement de Vichy n'est que l'exécutant de la politique nazie.
- La « Relève » ne profite qu'à la machine de guerre allemande. Les travailleurs français, ouvriers et paysans ne seront pas dupes.
En revanche le rappel des victimes civiles de l'exode est moins fréquent. Le chiffre de 400 000 relève de la propagande. Le nombre devictimes civiles de juin 1940 est estimé actuellement à 100 0000 personnes.
Un paragraphe est particulièrement à relever : Non-le credo du racisme allemand ne s'implantera pas en France. Pour tous nous voulons la liberté de penser et de croire. La date exacte de rédaction du tract n'est pas précisée. Faut-il y voir une allusion à la rafle du Vel d'Hiv qui à partir du 16 juillet 1942 frappe 12 884 hommes, femmes et enfants juifs de la région parisienne ? Le tract s'abstient toutefois de désigner clairement quelles sont les victimes du racisme : la population juive de France définie par des critères raciaux et non religieux.
La fin du tract s'adresse directement aux femmes et les invite à former des comités de lutte. Deux héroïnes nationales sont mobilisées : Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette. Elles sont connues des écoliers de la IIIe république. (Jeanne Laisné dite Jeanne Hachette a galvanisé les défenseurs de Beauvais assiégée par les troupes de Charles le Téméraire en 1472.) En 1524, les « dames de Marseille » auraientrepoussé les troupes du connétable de Bourbon au service du roi d'Espagne Charles Quint. Depuis 1805,le boulevard des Dames construit sur les ruines d’une partie durempart nord de Marseille leur rend hommage. Le roman national ou local est mobilisé. Dans les trois cas, des femmes ont été à l'origine d'un sursaut salvateur face à des envahisseurs secondés par des Français traîtres à leur patrie.
La signature reflète l'objectif du Front national : rassembler sans exclusive. L'expression « sans partis » typique du vocabulaire communiste, montre l'influence du Parti communiste français.
Auteure Sylvie Orsoni
Contexte historique
Les mouvements de Résistance utilisent le 14 juillet pour mobiliser la population. Quel que soit le résultat de leurs efforts, ils diffusent des tracts tirant un bilan toujours positif. Le comité d'Aix-en-Provence du Front national ne manque pas à la règle. Les thèmes développés, après l'introduction rendant l'hommage convenu aux Aixois, reprennent des consignent nationales :
- Dénoncer la collusion entre le régime de Vichy et les autorités allemandes dans la répression et rendre hommage aux victimes fusillées par les Allemands. En zone occupée, depuis le 15 août 1941, les communistes sont passibles de la peine de mort. Le 19, Samuel Tyszelman et Henri Gautherot, arrêtés le 13 dans une manifestation à Paris, sont fusillés. La politique de répression s'accroît après l'exécution par Pierre Georges, futur colonel Fabien, de l'aspirant de marine Allemand Moser à la station de métro Barbès à Paris, le 21 août 1941. Le 23 août 1941, le général Otto von Stüpnagel (chef des forces d'occupation allemandes en France), décide que tous les Français arrêtés par les Allemands sont considérés comme otages et peuvent être fusillés à la suite d'actes de résistance. Le 28 septembre 1941, il fixe dans le « code des otages » que les Juifs et les communistes seront exécutés en priorité. C'est dans ce cadre qu'interviennent les exécutions des trois dirigeants communistes cités, Lucien Sampaix, Gabriel Péri et Pierre Sémard. Honoré d'Estienne d'Orves, officier de marine, parachuté de Londres pour superviser les réseaux de renseignements de la France libre a été condamné à mort le 23 mai 1941. Son exécution a été suspendue : son origine sociale, sa qualité d'officier, les interventions de l'amiral Darlan, chef du gouvernement de Vichy ont entraîné un sursis mais l'attentat de Pierre Georges contre l'aspirant de la marine allemande Moser le 21 août 1941 met fin aux hésitations du général von Stüpnagel. Honoré Estienne d’Orves est exécuté le 29 août. Le tract insiste lourdement sur l'origine aristocratique du condamné pour montrer que la nation dans toutes ses composantes résiste.
- L'expression « camps de concentration » pour désigner les centres d'internement français était utilisée par les gendarmes qui candidataient aux postes de gardes. La IIIe République finissante les avaient créés pour les étrangers « indésirables » à partir de 1938, les ressortissants du Reich et les communistes français après l'entrée en guerre de la France en septembre 1939. Le gouvernement de Vichy les a conservés en supprimant les voies de recours et en rajoutant une dimension antisémite. Il accentue aussi la répression après l'attentat de Pierre Georges en créant les sections spéciales (Journal officiel du 28 août 1941) rattachées aux tribunaux militaires, maritimes en zone libre ou à défaut aux cours d'appel en zone occupée. Les jugements sont sans appel et immédiatement exécutoires. Une section spéciale siège près la cour d'appel d'Aix-en-Provence.
- Contrer la propagande en faveur de la « Relève » annoncée par Pierre Laval le 22 juin 1942. Les journaux multiplient les articles favorables. Les mouvements de Résistance répondent en consacrant de nombreux tracts à ce sujet.
Les persécutions antisémites sont plus rarement l'objet de publications. En zone occupée, dès le 27 septembre 1940, les autorités allemandes mettent en place une législation antisémite (ordonnance imposant le recensement des Juifs et le marquage des magasins juifs). Les déportations à partir de Drancy commencent au printemps 1941. La rafle du Vel d'Hiv marque cependant un tournant : pour la première fois, femmes, enfants vieillards sont raflés et déportés. Elle ne frappe pas seulement les Juifs étrangers puisque les enfants sont français ou appelés à le devenir. Des rumeurs concernant le génocide qui se déroule à l'est de l'Europe circulent. Les mouvements de résistance n'ont pas ignoré les persécutions mais n'en ont pas perçu la spécificité et le caractère génocidaire.
Les publications d'origine communiste se distinguent par la place qu'ils accordent aux femmes. Alors qu'elles n'ont pas de droits politiques et sont frappées d'infériorité civile, elles sont toujours jugées aptes à se mobiliser aux côtés des hommes. Cela se conjugue avec une vision genrée des rôles masculins et féminins. Elles ne sont pas appelées à prendre les armes mais à manifester en tant que « ménagères », c'est-à-dire mères nourricières soucieuses de l'avenir de leurs enfants. Elles sont donc priées de former des comités spécifiques.
Auteure : Sylvie Orsoni
Sources
Grynberg Anne, Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939-1944, Paris,La Découverte/Poche,1999.
Joly Laurent, L'Etat contre les Juifs Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Paris, Grasset, 2018.
Joly Laurent( sous la direction de),VICHY. Histoire d'une dictature 1940-1944, Paris, éditions Tallandier, 2025
Mencherini Robert, Vichy en Provence, Midi Rouge, ombres et lumières, tome 2. Paris, Syllepse, 2009.
Mencherini Robert, Résistance et Occupation (1940-1944). Midi Rouge, ombres et lumières, tome 3, Paris, Syllepse, 2011.
Paxton O. Robert, La France de Vichy 1940-1944, éditions du Seuil, Paris, 1973.
Peschanski Denis, La France des camps. L'internement 1938-1946. Editions Gallimard, Paris, 2002.
Virieux Daniel, Le front national de lutte pour la liberté et l'indépendance de la France. Période clandestine( mai 1941-août 1944),thèse d'Etat, Paris VIII, 1996.


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